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vendredi 3 juillet 2020 (heure non définie)

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Vérité et justice pour Aboubacar Fofana, tué par un CRS à Nantes le 3 juillet 2018

(article issu du site desarmons-les)

Le 3 juillet 2018 vers 20h10, un équipage de la CRS 17 de Bergerac procède au contrôle d'un véhicule Nissan Juke à hauteur du 68 rue des Plantes, dans le quartier nantais de Breil. Au volant, Aboubacar Fofana, 22 ans, originaire de Garges les Gonesse et installé chez son oncle et sa tante à Breil depuis deux ans.

Les policiers affirment qu'il aurait donné une fausse identité et que ceux-ci l'auraient invité à les suivre au commissariat pour vérifier sa véritable identité. Aboubacar aurait alors amorcé une marche arrière avec son véhicule, mais rien n'atteste qu'il aurait tenté de prendre la fuite ou mis en danger la vie des policiers ou de passants comme la version policière le prétend. Ces déclarations évoquent la présence d'une, deux ou quatre fillettes en vélo derrière le véhicule, prétendent qu'un policier aurait été heurté au genou et que le véhicule aurait reculé à vive allure. Ce qui est démenti par les témoins sur place, qui disent que le contrôle se passait tranquillement depuis une vingtaine de minutes et que la voiture a accéléré uniquement après le tir qui a blessé Aboubacar , entraînant la voiture dans le muret d'une propriété voisine.

En tout état de cause, l'un des policiers (le brigadier R.H.) qui faisait face à Aboubacar a tiré avec son pistolet Sig Sauer directement dans sa carotide, provoquant son décès dans les minutes qui ont suivi. Il prétend dans un premier temps avoir tiré en état de légitime défense, aussitôt soutenu dans ses déclarations par le syndicat policier Alliance, avant de se démentir après 24 heures de garde-à-vue, affirmant avoir menti et tiré "par erreur".

Sans surprise, les médias s'épanchent sur le peu d'informations qu'ils ont, semblant justifier le tir policier par des éléments éparses de la biographie d'Aboubacar, évoquant des antécédents judiciaires liés au trafic de drogues et le fait que sa voiture était signalée.

La mort d'Aboubacar entraîne des mouvements de colère dans plusieurs quartiers de Nantes dans les jours qui suivent. Des marches sont également organisées dans plusieurs villes du pays.

Le policier est mis en examen pour "coups et blessures volontaires ayant entraîné la mort sans intention de la donner". Son avocat est Me Laurent-Frank Liénard, bien connu pour ses positions en faveur du port d'arme généralisé (lire notre article sur lui)…

Les avocats des proches d'Aboubacar sont Mes Anne Bouillon et Franck Boëzec.

La page facebook des proches d'Aboubacar // La page facebook Breil Jeunesse Solidarité montée pour rassembler les informations & initiatives de soutiens au moment de la mort de Aboubacar


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[Podcast] Mort d'Aboubakar Fofana : rencontre avec une habitante du Breil à Nantes

"Nous avons rencontré Noémie, habitante du quartier, qui nous parle de ce meurtre, du comportement de la police avec les jeunes dans le quartier, du racisme d'État… merci à elle et bonne écoute." A écouter sur radio Cayenne


Quelques photos de la marche qui a suivi au lendemain du drame ainsi que de la marche blanche organisée au Breil quelques jours plus tard : https://www.flickr.com/photos/valkphotos/albu…


Recension de différents tweets et récits au moment de la mort de Aboubacar mais aussi sur le suivi de "l'enquête" : https://twitter.com/i/events/1268273815714516…


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Dernières nouvelles

"Ces dernières semaines, la famille d'Aboubacar Fofana a souhaité de se faire discrète lors des différentes manifestations contre les violences policières. Elle craignait que cela soit pris pour une tentative de pression sur le juge d'instuction."

extrait issu de l'article de France 3 le 26 juin 2020 :

Mort d'Aboubacar Fofana à Nantes en juillet 2018 : le policier auteur du tir fatal entendu par le juge d'instruction

C'était le 3 juillet 2018 à Nantes. Dans le quartier du Breil, un jeune homme de 22 ans, Aboubacar Fofana, était tué d'une balle dans le cou par un CRS lors d'un contrôle auquel il avait tenté de se soustraire. Le policier a été entendu par le juge d'instruction... près de deux ans après les faits.

Publié le 26/06/2020 à 17h29

La plaque commémorative pour Aboubacar Fofana tué dans le quartier du Breil à Nantes le 3 juillet 2018 • © France Televisions - Vincent Raynal

Le drame avait embrasé plusieurs quartiers de Nantes. Dans la soirée du 3 juillet 2018, lors d'un contrôle effectué par une équipe de CRS dans le quartier du Breil à Nantes, le jeune Aboubacar Fofana qui, avait-on dit à l'époque, était sous le coup d'un mandat d'arrêt dans une affaire de vol, tente une marche arrière. Un coup de feu éclate, le jeune homme est gravement atteint d'une balle dans le cou. Il décédera quelques instants plus tard.

Suivront plusieurs nuits d'émeutes dans des quartiers comme Le Breil où avaient eu lieu les faits mais aussi Malakoff.

Depuis, l'affaire semble enlisée.

Lors de sa garde à vue, le CRS auteur du tir mortel, avait expliqué une première fois qu'il avait tiré en état de légitime défense. On avait cité d'ailleurs devant les médias la version d'un autre CRS qui avait soi-disant été heurté par le véhicule d'Aboubacar Fofana alors qu'il tentait de fuir le contrôle. Aux urgences de Nantes, aucune trace d'une telle admission pour une telle blessure.

Et puis, le policier a changé de version. Plus question de légitime défense mais d'un tir accidentel.

Entendu après sa garde à vue par le juge d'instruction, le CRS a usé de son droit de garder le silence.

Et puis... plus rien. Le CRS a été affecté ailleurs, à un autre poste, à des tâches administratives.

Deux ans plus tard. Ce mardi 23 juin 2020, il est revenu à Nantes, convoqué par le juge Laurent, en charge de ce dossier. Pendant plus de quatre heures, le déroulé de cette nuit du 3 juillet 2018 a été évoqué, en présence de son avocat bien sûr mais aussi de Pierre Sennès, procureur de Nantes et de Maître Boëzec, avocat de la partie civile qui avait demandé à assister à l'entretien.

Le détail de ces quatre heures de questions/réponses est couvert par le secret de l'instruction. Tout ce que l'on sait, c'est que le policier maintient sa version du tir accidentel.

"Il y a un risque de déperdition de la vérité" craint Franck Boëzec, l'avocat de la famille de Aboubacar Fofana, qui s'inquiète du temps écoulé depuis les faits du 3 juillet 2018. Pourtant, pour lui, les faits sont clairs.

"Pour nous, c'est un homicide, pas des violences ayant entraîné la mort !" L'enquête avait en effet été ouverte sur le motif de "violences volontaires par personne dépositaire de l'ordre public ayant entraîné la mort sans intention de la donner" ce qui n'est pas le même degré de gravité qu'un homicide pour lequel le policier serait passible de la Cour d'Assises.

"On est sur des dépositions diamétralement opposées" insiste Franck Boëzec.

On sait également que plusieurs témoins ont été entendus et aussi les collègues de ce policier. Mais la longueur de cette procédure est-elle compatible avec l'émergence de la vérité ? Non, estime l'avocat de la partie civile qui dit ronger son frein en attendant l'audition suivante.

Lire l'article complet avec photos et liens d'archives : https://france3-regions.francetvinfo.fr/pays-…


Nantes. Un an qu'un jeune a été tué au Breil: le CRS n'a toujours pas été entendu par le juge

article de Ouest France / juillet 2019

Un an après les faits, le policier qui a tiré un coup de feu sur Aboubacar Fofana, 22 ans, n'a pas été entendu par le juge d'instruction. Sa sœur aînée s'en étonne. C'était le 3 juillet 2018, vers 20 h 30, dans le quartier du Breil, à Nantes. Un CRS tirait un coup de feu sur Aboubacar Fofana, 22 ans, lors d'un contrôle. Près d'un an plus tard, ce policier, mis en examen pour violence volontaire ayant entraîné la mort, n'a toujours pas été entendu par le juge d'instruction. C'est la sœur du jeune homme qui l'a assuré ce mercredi 19 juin. Des propos confirmés par les avocats des parties civiles et de la défense. Elle s'en étonne. « Je pensais qu'il serait entendu quelques jours après sa mise en examen, affirme cette femme. J'ai le sentiment que la justice prend l'affaire à la légère. Comme si c'était un cas parmi d'autres. »

« Faut-il attendre que les gens se révoltent ? »

Elle interroge, calmement : « Faut-il attendre que les gens se révoltent pour que ce qui doit être fait soit fait ? Quand on nous demande où en est le dossier, je n'ose même pas dire que le CRS n'a pas été entendu… »

La famille du jeune réitère l'appel au calme

Cette femme, qui habite dans la région parisienne, craint de nouvelles émeutes alors qu'approche la date anniversaire du drame. Comme elle et sa famille l'avaient répété lors des émeutes qui avaient suivi la mort de son frère, elle continue d'appeler au calme.


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Un été après les émeutes, le malaise persiste au Breil

Début juillet, la mort d'Aboubakar Fofana lors d'un contrôle de police au Breil-Malville provoque une poussée de violence qui se propage à tous les quartiers populaires de Nantes. Près de trois mois après le drame, alors que les feux sont éteints et les caméras braquées ailleurs, plongée dans un quartier où les tensions sont loin d'être retombées.

Enquête de Marion Lopez pour Mediacité - 27 septembre 2018

Ce mardi soir du mois d'août, un coucher de soleil inonde un carré d'herbe entre deux tours du Breil. Les familles s'affairent et discutent autour d'un barbecue. Les enfants font des courses de vélo. « On n'a jamais été aussi soudés dans le quartier », sourit une quadragénaire qui a passé toute sa vie dans cette petite cité nantaise. Derrière cette apparente quiétude collective se cache pourtant un drame.

Six semaines plus tôt, à quelques centaines de mètres de là, Aboubakar Fofana, jeune habitant du quartier, a perdu la vie en recevant une balle dans la carotide, tirée par l'arme de service d'un CRS. Ce mardi 3 juillet 2018, peu après 20h, il se fait contrôler au volant d'une voiture de location, en plein cœur de la cité. Il ne portait pas sa ceinture de sécurité, expliqueront les policiers. Alors que le contrôle s'éternise, le jeune homme décide subitement d'enclencher la marche-arrière pour faire faux-bond aux forces de l'ordre qui veulent l'emmener au commissariat, afin de vérifier son identité. Il terminera sa course dans le muret d'un pavillon de la rue des plantes, très grièvement blessé par balle.

Breil - rue des plantesAu Breil, l'hommage des habitants sur le lieu de la mort d'Aboubakar Fofana Photo : Marion Lopez

« Aboubakar Fofana n'obtempère pas et, pour des raisons que la justice devra éclairer, un CRS tire. On ne connaît pas tout à fait les circonstances de ce drame », résume brièvement, Nicole Klein, dans un entretien donné à Mediacités deux mois tout juste après les faits. Pour en venir à user de son arme, « le policier s'est senti menacé », estime néanmoins la préfète de Loire-Atlantique.

« Les jeunes étaient impossibles à calmer »

Ce soir de juillet, la nouvelle se répand comme une traînée de poudre. « J'ai entendu une petite fille crier à sa tante qu'un policier avait tué un jeune. C'est comme ça que je l'ai appris », rapporte une habitante. Personne ne veut y croire. Saïd En-Nemer, président de l'association Breil Jeunesse Solidarité , est prévenu par téléphone : « Je pensais que c'était une rumeur qui avait enflé. J'ai pensé à un tir de flashball au début ». Comme les autres, il se précipite sur les lieux pour en avoir le cœur net.

Les affrontements entre les jeunes et forces de l'ordre ont déjà commencé. Le quartier est bouclé. Les coups de feu claquent entre les barres d'immeubles. Des nuages de gaz montent dans les appartements. Des voitures flambent au milieu des routes où montent des barricades. A 23 heures, quand l'info du décès s'affiche sur les téléphones, la tension monte encore de plusieurs crans. Des silhouettes cagoulées déboulent, d'un seul coup, de tous les côtés et vont au devant de la ligne policière. « Cette soirée était atroce, se souvient une mère de famille. Les jeunes étaient impossibles à calmer. Ils étaient énervés par les télés. » Le drame qui s'est déroulé en bas de chez eux, se joue également sur les écrans de leurs smartphones et de leurs téléviseurs, en direct dans les médias locaux, d'abord, puis nationaux et même internationaux.

« Les dégâts sont considérables. Ça va prendre un certain temps à être reconstruit »

Tout le monde découvre alors le Breil, ce petit quartier populaire nantais. Tout le monde découvre surtout la version policière des faits. Soutenu dans cette version par ses cinq collègues, le tireur parle alors de « légitime défense » et justifie son geste par la mise en danger occasionnée par la marche arrière entreprise par Aboubakar Fofana. Jean-Christophe Bertrand, directeur départemental de la Sécurité publique (DDSP), déclare même, à chaud, que « le conducteur (…) a percuté un fonctionnaire de police ». On parle alors d'une blessure au genou. « Il n'y a jamais eu d'histoire de genou, personne n'était blessé », s'emportent les jeunes, de leur côté. Ce que confirme la préfète, deux mois plus tard, assurant qu'aucun fonctionnaire n'a été blessé pendant ces événements.

Contagion de la violence

Le soir même, réunis au bas des immeubles, les habitants commençaient pourtant déjà à marteler : « Ça ne s'est pas passé comme ils disent ». Et de fait, trois jours après le décès d'Aboubakar Fofana, alors que l'Inspection générale de la police nationale (IGPN) et le SRPJ de Nantes sont saisis de l'enquête, le CRS reconnaît finalement avoir menti. Il déclare désormais que le coup de feu est parti par accident. Toujours pas satisfaisant pour les jeunes qui crient de nouveau au mensonge tandis que les affrontements reprennent de plus belle.

Breil incendieUn incendie durant les émeutes de juillet au Breil, à Nantes / Photo : Marion Lopez

Entre-temps, la violence née au Breil a trouvé écho aux quatre coins de Nantes. A commencer par les Dervallières et Malakoff, deux autres secteurs « prioritaires de la politique de la ville », où les dégâts sont importants dès la première nuit. Poubelles, voitures et commerces, flambent. Les forces de l'ordre sont partout, les pompiers suivent de près. Entre le 3 et le 8 juillet, presque tous les quartiers populaires nantais seront touchés par les émeutes. « Le chiffrage n'est pas terminé mais les dégâts sont considérables. Ça va prendre un certain temps à être reconstruit », estime la préfète, après l'été.

Aujourd'hui encore, les stigmates de ces cinq jours de violence sont toujours visibles. Au Breil, les feux tricolores, à l'intersection des rues des plantes et du Breil, n'ont toujours pas été réinstallés. Le bitume est brûlé et des boîtiers électriques sont ouverts sur la voie publique. Quant au centre médical, « il est toujours en attente d'expertise », confie Myriam Nael, adjointe à la maire de Nantes chargée de l'éducation et de la politique de la ville. Kinés et orthophonistes ont été relogés dans le quartier. Pas les médecins qui « ont refusé les propositions faites par la mairie pour l'instant ». Sur la place des Dervallières qui a vu ses commerces partir en fumée, tout comme la mairie annexe et la maison de la justice, panneaux de bois et bâches cachent la désolation depuis presque trois mois. A Malakoff, la maison de quartier des Haubans a également été entièrement détruite.

Breil_electricitéFin septembre, un anneau électrique brulé lors des émeutes de juillet reste béant. / Photo : Marion Lopez

« Ces évènements n'arrivent jamais par hasard »

Pour Mehdi Shaza Shahisavandi, responsable associatif à Malakoff et membre fondateur du conseil citoyen du quartier : « il faut se poser les bonnes questions. Pourquoi les gens étaient-ils en souffrance quand la maison des Haubans était sur pieds ? Si les gens se sentaient investis et entretenaient une relation avec l'institution, ils ne l'auraient pas brûlé, ni aucun autre équipement de la Ville. Cet endroit catalyse une haine pas permis ».

Sociologue et professeur à Paris VIII, Michel Kokoreff explique ces attaques par une « logique de l'autodestruction collective qui consiste à s'attaquer aux symboles de l'institution ». Spécialiste des quartiers populaires, il s'est intéressé de près aux événements du Breil et a vu s'y répéter un invariable scénario. « La violence n'est pas gratuite et ces événements n'arrivent jamais par hasard, affirme-t-il. Toutes les grandes émeutes connaissent un contexte favorable à leur émergence ». Par là, il entend notamment « un climat de tension avec les forces de l'ordre, lié à leur présence plus ou moins agressive. C'est toujours cette interaction entre la police et les jeunes qui finit par tourner au drame. »

Ce contexte, Nicole Klein, la préfète, y fait aussi référence. Ses services ont « un œil sur le quartier » en raison de la présence d'armes et de stupéfiants. La semaine précédant la mort d'Aboubakar, une adolescente a été légèrement blessée par une balle perdue, vraisemblablement en marge d'un règlement de compte entre le Breil et Bellevue, alors qu'elle fermait ses volets. Les jours qui suivent, les forces de l'ordre accentuent leur présence.

Breil_stationUne station service protégée par la neige carbonique un soir d'émeute / Photo : Marion Lopez

« Un milieu particulièrement hostile »

« La pression est très forte pour la police qui évolue dans un milieu particulièrement hostile », décrit Nicole Klein. Droite dans ses bottes, elle affirme néanmoins que « la police réagit. Ce n'est jamais elle qui va chercher les jeunes. » Une position qui n'a évidemment rien à voir avec celle des habitants, bien plus remontés face aux forces de l'ordre. Un groupe de femmes du Breil discutent des relations entre les quartiers et la police. « Avant, je ne comprenais pas pourquoi les jeunes avaient la haine des policiers, témoigne l'une d'entre elles. Mais depuis, j'ai compris. » Tour à tour, elles évoquent l'irrespect des fonctionnaire vis à vis des jeunes, les contrôles quotidiens - « gratuits », estiment-elles -, l'éternelle suspicion, les insultes, les doigts d'honneur… « Ils narguent les jeunes puis à la moindre réaction, ils leur sautent dessus », peste une mère de famille.

« Que la police réprime les trafics, mais qu'elle soit aussi plus présente au quotidien »

Mehdi Shaza Shahisavandi, qui a grandi dans les quartiers nantais, abonde : « Les flics nous humilient, et ça c'est une réalité que les gens ne peuvent pas comprendre parce qu'ils n'y sont pas confrontés. Aujourd'hui, un trentenaire avec une ascendance étrangère visible, père de famille, qui n'a aucun démêlé avec la justice, a la même crainte pour sa sécurité qu'un jeune de quartier, lors d'un contrôle policier lambda ». Le groupe de femme dit regretter la présence de la police de proximité , « elle, au moins, n'étaient pas que dans la répression. On pouvait dialoguer ».

Côté police, le son de cloche est évidemment différent. « Il n'y a pas de provocations policières, affirme Stéphane Léonard, le représentant en Loire-Atlantique d'Unité SGP-Police FO. Ou plutôt, le simple fait que la police rentre au Breil, ou dans d'autres de ces quartiers, est perçu comme une provocation, puisque nous dérangeons les trafics qui s'y déroulent et font vivre une partie de l'économie locale ». Pour autant, le syndicaliste reconnaît un problème plus profond. « Sous Jospin, on a tout misé sur la police de proximité, ce qui n'a pas fonctionné. Puis sous Sarkozy, on est passé au tout répressif, ce qui ne marche pas non plus. Dans ces quartiers, il faut marcher sur ses deux jambes : que la police réprime les trafics, mais qu'elle soit aussi plus présente au quotidien ». Cela aurait-il pu empêcher le drame ? Impossible de le savoir. « Ce qui est certain, c'est que la police locale manque d'effectifs. Résultat, comme ce soir là au Breil, ce sont parfois des CRS qui sont envoyés à sa place. Or ils ne sont pas d'ici, ne connaissent pas la population, les jeunes, le contexte. Et cette méconnaissance s'ajoute aux tensions préexistantes ».

Breil – CRSLe dispositif policier, dans la rue des plantes, au Breil, deux heures après la mort d'Aboubakar Fofana / Photo : Marion Lopez

« L'émeute est un cri d'injustice »

Dans ce contexte, particulièrement tendu, la mort d'Aboubakar Fofana provoque « une forte émotion collective à caractère violent qui réunit la population », pointe Michel Kokoreff. La rage conduit alors à « brûler des voitures et des poubelles, affronter les CRS ou les gardes mobiles, détruire des équipements collectifs. Ultime manière de faire entendre la voix des sans voix, dont la vie et la mort ne semblent pas peser le même poids que celles d'autres catégories de la population dans d'autres espaces urbains », observe le sociologue, dans un article intitulé « On tue à Nantes » et publié dans la revue AOC. Pour lui, « l'émeute est un cri d'injustice ».

Elle a pourtant « traumatisé » nombre d'habitants. « J'ai quitté le quartier pendant une semaine avec mes enfants, j'avais trop peur », assure une maman. Une autre surenchérit : « J'ai vécu dans les Yvelines, en banlieue parisienne, mais j'avais jamais vu ça ». Malgré tout, le petit groupe de femmes témoigne d'une forme de « solidarité » avec les jeunes. « Sans eux, l'affaire aurait été classé sans suite », lâche l'une d'elles. « J'avoue que je ne voulais pas que ça s'arrête sans justice », souffle une autre. Mères de famille, elles ne peuvent pas s'empêcher de penser : « Ça aurait pu être mon fils ».

« Qui dit retour à l'ordre après l'émeute dit aussi oubli »

Âgé de 22 ans, Aboubakar Fofana était originaire de Garges-Lès-Gonesses, en région parisienne. Il vivait depuis quelques temps, chez sa tante, au Breil. Sa nature, plutôt solitaire, lui valait un surnom : « Le Loup ». Dans le quartier nantais, on le décrit comme « quelqu'un de très tranquille », qui « n'était pas dans les embrouilles », « toujours souriant ».

Breil_LoupTags en hommage à Aboubakar Fofana à Nantes / Photo : Marion Lopez

Sans surprise, le portrait tranche avec celui que dresse la police dans ses premières déclarations publiques. Le secrétaire général du syndicat Unité-SGP Police FO, Daniel Chomette, décrit alors la victime comme « un délinquant recherché par la police et la justice française ». Il rappelle qu'il « faisait l'objet d'un mandat d'arrêt » pour une affaire de vol en bande organisée. Comme pour justifier le recours à la force, alors que l'identité d'Aboubakar était inconnue des policiers au moment du tir. L'information sera reprise en boucle dans les médias.

« Culture de la défiance »

C'est souvent le cas dans ce type d'affaire, analyse Michel Kokoreff, où l'on« retrouve les mêmes techniques de pouvoir : quartiers bouclés par les CRS, version policière qui transforme la victime en dangereux délinquant, rend public son casier judiciaire, retire toute responsabilité aux fonctionnaires dans la mort et dénonce les "violences urbaines", des "bandes", voire des "organisations criminelles" »

En juin dernier, pour la première fois, un rapport de l'IGPN a fait le point sur les conséquences du recours à la force par les forces de police. Selon ce dernier, quatorze personnes ont trouvé la mort dans le cadre d'une opération policière entre juillet 2017 et mai 2018. On y apprend aussi qu'en 2017, les armes de poing de la police ont été utilisées à 394 reprises, soit une augmentation de 54 % par rapport à l'année précédente. La patronne de la police des polices, Marie-France Monéger-Guyomarc'h, argue alors que cette forte hausse est due à l'augmentation des tentatives de fuite lors des contrôles routiers. Selon elle, la légitime défense a été retenue pour la quasi-totalité des tirs.

Lorsqu'elle évoque l'affaire du Breil, la préfète de Loire-Atlantique, Nicole Klein, reprend la même rhétorique. « La victime n'a pas répondu aux forces de l'ordre », rappelle-t-elle, avant d'ajouter : « ça ne justifie pas la mort du jeune ». L'argumentation est bancale, mais la représentante de l'Etat dans le département préfère mettre en garde face à « la culture de la défiance ».

Breil_ImmeublesAboubakar Fofana a été contrôlé entre ces deux barres d'immeubles. / Photo : Marion Lopez

Celle-ci est pourtant solidement ancrée. Comme avec la police, les quartiers populaires entretiennent des relations distendues avec l'institution politique. « Ici, c'est un secteur délaissé par la politique, soupire Saïd En-Nemer. Leur action se résume à un coup de peinture. » Le responsable associatif montre les façades d'immeubles rénovées qui tentent autant de camoufler les défauts d'isolation que la misère des habitants. « Le coup de peinture n'efface pas les problèmes sociaux : le chômage, les familles mono-parentales, l'échec scolaire… Les gens à l'intérieur restent les mêmes ».

Des difficultés solidement ancrées

Selon les chiffres avancés par Michel Kokoreff, quand l'agglomération nantaise connaît un taux de chômage inférieur à 10 %, le Breil plafonne à 32 % (29 % pour le quartier voisin des Dervallières). « Faute de volet social, les efforts pourtant bien réels de réhabilitation urbaine sont incapables de modifier cette situation. Destinées à diminuer les concentrations ethniques et à favoriser la mixité sociale, ces opérations semblent avoir peu de prise sur les processus de ghettoïsation », observe-t-il. « A Nantes, il y a toujours eu de l'investissement dans la politique de la ville, répond Myriam Nael, adjointe à la maire de Nantes, chargée de l'éducation et de la politique de la ville. Mais ces événements nous laissent penser qu'il faut accélérer et surtout construire avec les habitants. »

Le Breil-Malville est un petit quartier populaire de quelques rues, abritant un peu moins de 4000 habitants, au nord ouest de Nantes. Alors qu'il atteint 21 263 euros annuels, en moyenne à Nantes, le revenu médian y plafonne à 10 038 euros. Le taux de pauvreté y dépasse 40 %. Plus pauvre le Breil est aussi plus jeune, avec un indice de jeunesse (2,4) deux fois supérieur à celui du reste de la métropole. Mais « le malheur de notre quartier c'est d'être entouré de riches », pointe Saïd En-Nemer. Au sud, après le boulevard des Anglais, les maisons sont cossues. Les copropriétés de standing ont poussé comme les champignons sous les arbres du grand parc de Procé, tout proche. Les agences immobilières vendent, assez cher, « un cadre bucolique emprunt de verdure et de sérénité ».

Au nord, le boulevard du Massacre marque la limite entre Nantes et Saint-Herblain, deuxième commune de la métropole et locomotive économique. A l'est, c'est la ligne de tramway qui sépare le Breil des quartiers résidentiels de Longchamps et Sainte-Thérèse. A l'ouest, la Chézine et son parc font office de séparation entre le Breil et les Dervallières, l'autre quartier populaire du nord ouest nantais.

« On en a marre de tenir l'extincteur quand ça brûle et que le reste du temps, on existe plus »

Quand les voisins bénéficient de toutes les commodités nécessaires, Saïd estime que le Breil-Malville n'a « rien ». « Installer un banc et une table c'est un projet, on en parle pendant cinq ans avec la mairie », assure-t-il, las. Sujet récurrent lors des réunions : l'ouverture des portes du stade Pascal-Laporte, un équipement municipal, aux habitants du quartier. L'ancien fief du club de Rugby nantais bénéficie de deux entrées, identiques. L'une côté Breil, l'autre boulevard des Anglais. La première reste fermée et rehaussée de barbelés, l'autre est ouverte…

Breil_stadeLa clôture du stade Pascal-Laporte, côté Breil, rehaussée de barbelés et d'une taule coupante / Photo : Marion Lopez

« On bricole depuis 10 ans », peste Saïd En-Nemer. Lors des émeutes et pendant tout l'été, le responsable associatif, a fait des pieds et des mains pour que le quartier retrouve son équilibre : gestion des médias, des relations entre la police et les jeunes - qui le saluent tous lorsqu'ils le croisent -, lien entre la Mairie et le quartier, récolte de témoignages, organisation de la marche blanche… L'homme est sur tous les fronts, on le voit partout.

Plafond de verre

Les élus, eux, se font plus discrets. Dès les premiers jours des émeutes et pendant tout l'été, la Mairie pare au plus pressé. Elle communique les numéros utiles, les procédures à suivre en cas de dégâts, fait en sorte de rétablir les services publics et de reloger les associations. La maire de Nantes, Johanna Rolland, se rend sur place, multiplie les appels au calme et condamne les dégradations. Dans les faits, son influence sur les jeunes impliqués dans les émeutes reste proche du néant. Leur méfiance à l'égard des élus trouve une parfaite illustration lorsque François de Rugy, alors président de l'Assemblée nationale, veut se rendre au Breil. Rapidement, l'actuel ministre de la Transition écologique fait demi-tour, justifiant que la tension l'y a poussé. « On ne les voit jamais dans le quartier, et maintenant qu'il y a les caméras partout, ils font semblant de s'intéresser à nous… Qu'ils dégagent », peste alors un homme d'une trentaine d'années.

« Cette situation illustre le déficit d'ancrage abyssal des institutions dans ces quartiers, avance Michel Kokoreff. On fait de la délégation de service public aux associations pour maintenir le vivre ensemble. » Une situation qui a d'ailleurs tendance à agacer dans les rangs associatifs : « On en a marre de tenir l'extincteur quand ça brûle et que le reste du temps, on existe plus », râle Mehdi. Président du Créa's, une association qui organise des ateliers de loisirs créatifs, prétextes à de la médiation sociale, et de l'alphabétisation, il est aussi à l'origine de l'association Les projets des Cymes, née en mars 2017, qui vise à organiser des activités sociales, économiques et professionnelles au profit des jeunes. Il évoque les difficultés rencontrées par les acteurs associatifs au quotidien : entre lourdeur technocratique, petits luttes de pouvoir avec certains services de la Ville et querelles d'égo entre acteurs.

« On a souvent l'impression de faire de la mendicité » pour développer de nouveaux projets. Selon Mehdi, les associations se heurtent très rapidement à un « plafond de verre » : « En se développant, une association peut potentiellement devenir un contre-pouvoir. Pour éviter cela, il suffit de resserrer le robinet des subventions ». Dans ces conditions, impossible de monter des projets plus ambitieux, de prendre de l'envergure, ce qui, à terme, pourrait permettre de s'affranchir des fonds publics. Sauf en cas de dégradation soudaine du climat social auquel cas les fonds se débloquent bien plus rapidement qu'à l'accoutumée. Une réunion d'urgence, assez houleuse, a d'ailleurs été organisée, pendant les émeutes, entre la Ville et les acteurs associatifs des quartiers. Depuis la fin des événements, il n'y en a plus eu. « Passées la gestion de l'urgence et l'émotion, nous sommes dans une phase d'analyse et de réflexion sur l'avenir, précise Myriam Nael. Il faut entendre la colère des habitants de quartier pour que celle-ci se transforme en énergie collective. »

Breil uneLa place des Dervallières porte encore les stigmates des nuits d'émeutes de juillet. / Photo : Marion Lopez

« On l'aime notre quartier »

Après six nuits d'émeutes, le calme a fini par revenir dans les quartiers nantais. Les caméras se sont braquées ailleurs laissant les habitants dans l'indifférence générale. « Qui dit retour à l'ordre après l'émeute dit aussi oubli. Ce n'est plus un problème public jusqu'à la prochaine fois que le scénario se répétera », observe le sociologue. De fait, malgré les « réflexions sur l'avenir », la crise n'a encore donné lieu à aucune réunion dédiée entre les services de l'État et la mairie, confirme Myriam Nael.

Les habitants du Breil se retrouvent donc entre eux et en profitent pour resserrer les rangs. « On l'aime notre quartier, on est très solidaires, ça nous a tous affectés ces événements », déplore une jeune femme, autour d'un barbecue, organisé collectivement par les habitants au cœur de la cité, pour « se retrouver et rendre hommage à Abou ».

Politiquement, les réponses apportées, tant par l'Etat que par la municipalité, sont encore très floues. C'est du moins l'avis de Julien Bainvel, conseiller municipal Les Républicains à Nantes. « Du côté de la mairie, il ne se passe rien depuis ces événements. Ils sont complètement dépassés », avance-t-il tout en pointant un « déni de réalité sur l'augmentation de l'insécurité à Nantes ».

Malgré ce qu'il décrit comme une « bavure policière » au Breil, le numéro deux de l'opposition nantaise milite ardemment en faveur de l'armement des policiers municipaux qui doivent pouvoir « protéger la population en étant protégés eux-mêmes ». Il critique aussi l'action de l'Etat qui n'a « pas déployé de moyens supplémentaires en terme de police malgré les annonces ». Sur ce point, Myriam Nael le rejoindrait presque, elle qui estime que « la République n'est pas aux côtés des habitants des quartiers ». Des chiffres qui circuleraient en interne prévoiraient l'arrivée de 60 policiers supplémentaires en Loire-Atlantique d'ici à 2019, pour une quarantaine de départs estimés. La nouvelle police de sécurité quotidienne (PSQ), voulue par Emmanuel Macron et qui devra être doté de moyens humains, doit également entrer en fonctionnement dès janvier 2019. Mais elle ne sera pas déployée au Breil, mais seulement aux Dervallières et à Malakoff .

Plus insidieusement, c'est ce qui se trame en silence dans ces quartiers populaires qui inquiète Michel Kokoreff. « Les émeutes font du bruit, elles sont spectaculaires et télégéniques mais la vraie menace ce n'est pas l'explosion mais l'implosion. » Plus discrète mais aussi plus dangereuse, elle bouleverse l'équilibre social. « C'est un état de fragmentation, de détachement, de décollectivisation, et ça, ça ne fait pas de bruit mais ça peut être très dangereux. »